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16 août 2010 1 16 /08 /août /2010 16:55

Par Ahmed Elouazzani

 

La science des objectifs de la religion (maqassid Chari’a) est l’une des branches les plus importantes de l’enseignement traditionnel musulman. S’intéressant à la philosophie et aux finalités des prescriptions islamiques, elle ne comporte pas de technicité méthodologique, ni de lecture littérale des textes, mais intègre surtout un haut degré de malléabilité et de souplesse.

 

maqasid

 

Notre article a pour vocation de fournir un bref aperçu de l’histoire de cette école et de sa pensée, laquelle, par l’approche systémique  qu’elle offre, est capable de rénover la manière d’appréhender les questions du droit et de la jurisprudence islamique.

 

 

La genèse de l’école des finalités

 

On peut affirmer que les prémices de cette science ont vu le jour dès l’avènement de l’islam. Le Prophète a éduqué ses compagnons en matière d’Ijtihad (effort d’interprétation) afin de les rendre indépendants.  Il n’a eu de cesse de les consulter et de les valoriser. Le hadith du compagnon Mu’adhIbn Jabal* est très instructif à ce sujet. En effet, son  profond respect à la fois pour le  livre de Dieu et pour la Sunna du Prophète, n’excluait en rien l’usage de sa raison. Les opinions et les jugements de ce compagnon sont une preuve de sa conception finaliste de l’islam.

 

* Mu’adh ibn Jabal avait été nommé juge au Yémen par le Prophète Mohamed. Avant son départ, le Prophète lui demanda : Selon quel critère tu jugeras ? Il répondit : Selon le livre de Dieu. Mohamed demanda : Et si tu n’y trouves rien ? Il répondit : Selon la tradition du Prophète de Dieu. Mohamed demanda finalement : Et si tu n’y trouves rien ? Il dit : Alors je m’efforcerai de former mon propre jugement… (Hadith rapporté par Abou Daoud).

 

 

Par son excellence, la pédagogie prophétique a promu l’idée du pluralisme dans les interprétations. L’histoire de Bani Qourayda en est une parfaite illustration*. C’est ainsi qu’en  milieu musulman, a eu lieu  l’éternel débat entre deux lectures : une lecture qui observe les finalités du message et une autre qui se conforme plutôt à la lettre. Ces deux approches se sont développées après la mort du Prophète afin de répondre à la question centrale : qu’est-ce qu’être fidèle au message de l’islam ?

 

* D’après ibn ’Omar (que Dieu l’agrée) le Prophète nous a affirmé lors de notre retour de la bataille des coalisés (ahzâb) : « Qu’aucun d’entre vous ne prie la prière du ’Asr à moins d’être chez les Bani Qourayda ! » l’heure du ’Asr est arrivée alors que certains d’entre eux étaient en route. Une partie a dit : « Nous ne prions pas avant de l’avoir atteint (c-a-d Bani Qourayda) », et une partie a dit : « Au contraire, nous allons prier, on ne veut pas cela de nous ! ». Ceci fut évoqué devant le Prophète qui ne fit de reproches à aucun d’entre eux.

 

Observer les objectifs supérieurs de l’islam était une pratique quotidienne imputable à la présence du prophète et à l’assimilation profonde des dispositions générales du message et de l’esprit qui sous-tend la législation islamique dans son ensemble. C’est cette clairvoyance qui incita lors d’un voyage, ’Amr Ibn Al-’Ass de présider la prière en état d’impureté majeure en se contentant du Tayammum (ablution sèche), estimant qu’il y avait un risque sérieux d’atteinte à sa santé en se lavant*. L’un des objectif supérieur de l’islam étant de préserver sa vie.**

 

* ’Amr Ibn Al-’Ass (que Dieu l’agrée) rapporte : « Lorsque je fus envoyé à la bataille "des bandages", j’ai fait un rêve dans une nuit de très grand froid, j’ai eu peur qu’en me lavant je périsse, j’ai donc fait le Tayammoum puis j’ai présidé la prière du matin [As-Soubh]. Quand nous sommes retournés, ils ont rapporté cela au Prophète qui a dit : "’Amr, tu as présidé la prière en état d’impureté majeure ?". J’ai fais cela par rapport au propos du Très-haut : « Et ne vous tuez pas vous-mêmes. Dieu, en vérité, est Miséricordieux envers vous », j’ai donc fais le tayammoum et prié. Le Prophète a rigolé sans rien me reprocher. » (rapporté par Ahmad, Abou Dawoud, Al-Hakim, Ad-Darqoutni et Ibn Hibban).

** Par ailleurs, c’est en observant les objectifs de la religion (principe de la justice par exemple) que Aîcha – que Dieu l’agrée –  a rejeté l’idée selon laquelle le mort serait châtié à cause des pleurs que sa mort suscite au sein de sa famille. Dieu a affirmé en effet, dit-elle : « Personne ne portera le fardeau (responsabilité) d’autrui » (Coran, 6/164).

 

 

La manière dont Omar – que Dieu l’agrée – a changé certaines lois qui paraissaient immuables aux yeux des musulmans est une autre preuve de cette dynamique initiée par le Prophète. En effet, le calife ’Umar ibn al-Khattab – que Dieu l’agrée – a décidé de suspendre, au nom donc de la finalité de la Chari’a l’application de la peine sanctionnant les voleurs au cours d’une année marquée par la  famine. Il a ainsi évité une grande injustice à l’égard des pauvres qui volaient par nécessité en vue de survivre à une situation de pauvreté généralisée. Le texte Coranique est des plus explicites en la matière.

 

Une nouvelle forme d’intelligence du droit musulman est donc apparue en raison de l’émigration des compagnons du Prophète,  de la dispersion de la science islamique, et de l’arrivée de questions nouvelles dans des contrées où les coutumes et les pratiques différaient.

 

A partir du IIe siècle de l’hégire, la vie sociale, économique, politique et intellectuelle, alors en pleine effervescence a suscité une multitude d’interrogations auxquelles il fallait apporter des réponses appropriées. Pour combler ce « vide juridique », plusieurs écoles du droit et de la jurisprudence ont vu le jour entre le IIe et le IIIe siècle. On peut en dégager deux grandes tendances dans le domaine de la jurisprudence :

 

École d’opinion (école d’Arra’y en Iraq) : représentée par l’école des Hanafites, elle s’appuie particulièrement sur les interprétations, l’extrapolation et la méthode inductive.

 

École des traditions (école dite d’Al Hijaz* ou d’Al Atha – des traditions). Se basant notamment sur les textes scripturaires (c’est-à-dire utilisant la méthode déductive), ce courant de pensée, est incarné par les Malékites, les Hanbalites et les Chafi’ites.

 

* La région d’Al Hijaz se situe au nord-ouest de l’Arabie, englobant ainsi les deux grandes villes saintes la Mecque et Médine.

 

L’écart important qui a fractionné ces deux modes de pensées au début, s’est réduit grâce à la diffusion de hadiths, notamment après l’élaboration de deux sciences reposant essentiellement sur l’exercice de la raison : il s’agit de la science des fondements du droit et de la jurisprudence islamique (usul al-fiqh)* et de la science de la terminologie des Traditions prophétiques (mustalahat al-hadith).**

 

* Elle établit les principes sur lesquels s’appuient les juristes pour rendre sentence : Coran, tradition prophétique, Ijma’ (unanimité des savants), raisonnement par analogie (al-quiyas), principe de l’approbation (al-’istihsan), principe d’utilité commune (al-istislah), coutumes ( ’urf) et tant d’autres. Toutes les écoles adoptent quatre fondements essentiels : le Coran, la Sunna, le consensus (ijma’) et le raisonnement par analogie (al-qiyas).

** Un tournant décisif sera pris au 5e siècle de l’Hégire « lorsque les quatre grandes écoles – madhhab – en se confrontant, se rallièrent tous – malgré leurs divergences – sous la même enseigne ».

 

 

En étudiant le développement de la pratique du droit islamique au cours de l’Histoire, on peut remarquer que les savants musulmans sous l’égide de leurs écoles respectives, ont toujours cherché la finalité et la sagesse d’une règle avant d’établir un avis religieux. Le questionnement sur le pourquoi d’une règle et la référence à la « raison d’être » d’une obligation ou d’une interdiction était en effet une constante.

 

A titre d’exemple, l’imam Malik (93-179 H) est connu pour son attachement au bien commun, « Al Maslaha Al mursala », considéré comme une source de la législation. L’imam Abou Hanifa (80-150 H), utilisait  également la préférence juridique/l’appréciation personnelle, « Al Istihssan », comme une cinquième référence du droit musulman. La finalité première étant la préservation du bien, et de l’utile pour le genre humain et la protection contre le mal et ce qui est nuisible en général.

 

Au-delà des deux tendances citées plus haut, une nouvelle grille de lecture globalisante, susceptible de cadrer et d’orienter l’exercice d’application des règles aux nouvelles réalités, a émergé. Cette nouvelle grille de lecture globalisante est le fruit des débats intellectuels complexes entre les différentes écoles de pensée  (la jurisprudence, le dogme, exégèse, la philosophie, etc...).

 

Il s’agit de l’école des objectifs et des finalités de la religion (maqassid al ahkam).

 

 

Elaboration et développement

 

Certains chercheurs contemporains* ont mis en lumière l’existence d’une réflexion sur les notions des objectifs et des finalités, qui existait déjà au 3e siècle, auprès de certains érudits (toute école confondue). Cette science encore naissante  qui a produit quelques traités, évolua progressivement. Les premiers livres parvenus jusqu’à nous sont les suivants : le livre « les finalités de la prière » de l’imam Al-Hakim At-Tirmidhi (m. 320H)**, le livre « ma’alim as-Sounan » (jalons des traditions) de l’imam Al-Khattabi (m. 388H), le livre « mahasinou Chari’a » (les perles de la Voie) de l’imam Ash-Shachi al Kaffal (m. 365H) et tant d’autres.

 

* Cheikh Abdallah Ben Bayya, Dr Ahmed Ar-Rayssouni entre autres.

** Al Hakim at-Tirmidhi : Abu ’abd Allah Muhammad ibn `Ali, maître du troisième siècle de l’hégire. Il existe plusieurs divergences quant à l’année de sa mort. Il semblerait qu’il soit mort à la fin du IIIe  siècle (H), voire au début du IVe

 

maqasid2 

Le savant mecquois Al Juwayni (419-478H)  va initier une démarche originelle, dans son œuvre magistrale « Al Burhan fi ousouli al fiqh », en élaborant une méthodologie juridique fondée sur l’appréciation du degré d’utilité d’un bien (maslaha) – idée maîtresse de l’école mâlikite. L’imam Abu Hamid Al Ghazali, son disciple, va s’employer quant à lui, à raffiner le travail de catégorisation de son maitre,  qui deviendra ultérieurement une référence.

 

Dans son livre « al-moustassfâ min ’ilm al-ussul », l’imam Abu Hamid Al Ghazali (450-505H) déclare :

 

« La finalité supérieure de la religion pour les êtres humains est au nombre de cinq : il s’agit de leur préserver leur religion, leur vie, leur raison, leur filiation « nasslahum », et leur propriété.* Tout ce qui est de nature à préserver ces cinq finalités est un intérêt/bien (maslaha) ; et tout ce qui concourt à faire manquer ces finalités est un préjudice. En effet, la préservation de ces cinq finalités entre dans la catégorie des indispensables. Ces dernières constituent le plus haut degré des intérêts. » **

 

* Il semblerait que ce n’était pas son maitre Al Juwayni qui était le premier à évoquer les cinq objectifs supérieurs. En effet, l’imam Abu Al hassan Al ’Amiri (m. 381 H) les avait déjà cités dans son livre "Al i’lam bi manaqibi Al Islam", page 20 (arabe), cf. Dr Ahmed Rayssouni, Dr Ben Bayya.

** Voir « Al mousstassfa », Ed. Al-Rissala, année 1997, tome 1, p 416 et 418.

 

 

En premier lieu, il faut préserver la religion, qui est le garant même des autres finalités.*

 

Ensuite, c’est l’intégrité de la personne (an-nafs) qu’il faut conserver, quelle que soit son origine ou sa religion, en interdisant de se donner la mort ou de tuer quiconque. Le Coran stipule ainsi : « Et quiconque sauve une vie c’est comme s’il sauvait la vie de toute l’humanité. » (Sourate 5v32)

 

* On pourrait, dans ce cas, reconnaître qu’il s’agit justement là des fondements mêmes des Droits de l’Homme, de ceux de la personne et de la famille, de ceux de la culture et de la vie économique, tous enracinés dans les droits mêmes de la dimension religieuse de l’être humain – Dieu étant le premier et le dernier garant.

 

 

Puis, c’est au tour de la raison. L’islam prohibe tout produit capable d’altérer le discernement chez l’homme, comme l’alcool, les drogues, etc. L’usage de ces substances peut provoquer des perturbations physiques ou mentales graves.

 

Ensuite, il est nécessaire de préserver la progéniture/filiation. Dans cette optique, l’islam encourage le mariage et interdit les relations sexuelles extraconjugales, les viols, les violences conjugales, et la transmission de maladies.

 

Enfin, préserver le bien, constitué de l’ensemble du patrimoine humain : que ce soit un actif matériel de valeur pécuniaire (l’argent, la maison..), mais aussi le capital immatériel : la santé, le temps, le savoir, etc.

 

Par ailleurs, Al Ghazali affirme que ces finalités sont classées par ordre de priorité, de façon à ce que l’on puisse choisir laquelle appliquer en cas de conflit d’intérêts. A titre d’exemple, la préservation de la vie passe avant celle de la raison, il est donc – par exemple – permis de consommer de l’alcool en vue de sauvegarder sa vie.

 

En outre, il a proposé de classer les objectifs par ordre d’importance en déterminant trois niveaux différents (selon l’intensité du bien commun, maslaha) :

 

Ad-Daruriyyates : les besoins obligatoires et essentiels pour le bon déroulement des affaires spirituelles et temporelles.

 

Al Hajiyyates : les besoins complémentaires pour alléger les contraintes de telle façon que les prescriptions islamiques puissent être suivies sans trop de difficultées.*

 

At-Tahssiniyyates : les besoins liés à l’embellissement ou au perfectionnement. **

 

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* Exemple des "Al-Hajiyyates" : Les allégements dans les actes cultuels tels que le rassemblement entre les prières en cas de besoin, le raccourcissement de la prière pendant le voyage, la permission de rompre le jeûne à cause d’une maladie, les dérogations autorisées sur certaines transactions commerciales non permises à la base, la Mousharaka, la Moudaraba et l’ijara…

** Exemple des "At-Tahsiniyyattes" : les règles de bienséance "Adab", le nettoyage du corps, la beauté, le parfum etc. [Autre définition : les « commodités » - NDGM]

 

 

L’imam Al Ghazali remarque à juste titre :

 

« Il est inconcevable pour toute religion ou philosophie qui veut le bien des hommes de ne pas chercher à préserver ces cinq éléments ».*

 

Ainsi, il affirme avec force que les cinq objectifs supérieurs transcendent toutes les religions d’une manière explicite ou implicite.

 

* Cette idée sera reprise plus tard par Chatibi.

 

 

Cette approche telle qu’elle a été élaborée par Al Ghazali, sera intégrée par les savants de toutes les écoles islamiques. Quelques siècles plus tard, l’imam Shihab Eddine Al-Qarafi (m. 684H) et Taj dine Ibn As-Subki (m. 771H) ajouteront aux cinq objectifs, un nouvel objectif qui sera « l’honneur ».

 

 

Globalisation de la théorie : l’imam Chatibi

 

L’imâm Abu Ishâq Chatibi (m. 790H)* réalisant la synthèse des nombreux travaux qui l’ont précédé**, va proposer  au 8e siècle une approche holistique fondée sur les objectifs supérieurs de la jurisprudence islamique en affirmant que le principe englobant de ces objectifs supérieurs était de promouvoir le bien et d’écarter le mal.

 

* Chatibi est un juriste Andalous de l’école malékite qui a de large contribution dans l’élaboration de la science des objectifs ultimes de la Chari‘a.

** Des savants tels que Abu Al Walid Ibn Roushd, Fakhr Eddine Ar-Razi, Abu Bakr Ibn Al ’Arabi, ’Iz Eddine Ibn ’Abdessalam, Ibn Taymiyya et son élève Ibn Qayyim.

 

 

L’imâm Chatibi en fait une brillante démonstration au début du deuxième volume de son livre « al-mouwafaqat  ». Après avoir donné de nombreux exemples de prescriptions de l’islam et de leurs raisons d’être, il démontre que toute prescription répond à l’un des trois objectifs : obligatoire, nécessaire ou accessoire.

 

Ces trois catégories constituent ensemble les intérêts des êtres humains.*

 

* Voir ’Abd Al Wahhab Khallaf , « Les fondements du droit musulman » ( ‘ilm ussul al fiqh ) , pages 315 et 316, éditions Al Qalam, Paris, 1997.

 

 

Dans la première catégorie (les objectifs obligatoires/Ad-Daruriyyates), il a rappelé les cinq finalités supérieures et universelles que la Chari’a vise à protéger* : la religion, la vie humaine, la progéniture, les biens et la raison. Si donc l’utilisation d’une règle ponctuelle de jurisprudence aboutissait à enfreindre l’une de ces finalités supérieures, celle-ci devrait être revue. La finalité, ne pouvant être sujette à caution, prévaut toujours puisqu’elle est déterminée moyennant « al-Istiqra » (le raisonnement par induction), c’est-à-dire directement sur la base et l’esprit de plusieurs versets et/ou des hadiths éminemment authentiques (en arabe, mutawattirs).

 

* Il s’agit de la catégorisation/classification des finalités établit par Al juwayni et reprise par Al Gazali mais l’ordre est sensiblement différent.

 

 

Dans le même ordre d’idées, Chatibi aboutit à des conclusions fondamentales :

 

a- le contexte peut faire passer un objectif d’un niveau d’importance vers un autre : Ainsi un élément appartenant dans l’absolu à la catégorie des Al-Hajiyyates, pourrait changer de priorité et passer ensuite dans la catégorie des Ad-Darouriyyates.  Et un élément  appartenant à la catégorie des At-Tahssiniyyates, pourrait changer de priorité pour intégrer la catégorie des Ad-Darouriyyates.*

 

b- la priorité est donnée au niveau supérieur en cas de conflit entre les intérêts : c’est-à-dire sacrifier les objectifs de niveau inférieur pour la sauvegarde de celle du niveau supérieur. Ainsi, il est légalement admis en cas d’impérieuse nécessité de se nourrir de la chair d’un animal mort et de la chair de porc pour survivre.

 

c- les catégories de niveau inférieur sont au service (ou en complément) des catégories du niveau supérieur : At-Tahssiniyyates sont donc des compléments pour la catégorie des Al-Hajiyyates et ces dernières sont des compléments des Ad-Darouriyyates. Ainsi, les prières surérogatoires (At-Tahssiniyyates) peuvent pallier le manque dans la pratique des prières obligatoires (Ad-Darouriyyates).

 

d- la défense du niveau inférieur est une garantie du niveau supérieur, et l’omission du niveau inférieur pourrait constituer une gêne (ou un risque) pour le(s) niveau(x) au-dessus. Par exemple, l’obligation de la présence des témoins et de la dot confortent le pacte solennel qu’est le mariage islamique (Ad-Darouriyyates).

 

* Créer sa propre entreprise fait partie dans l’absolu de la catégorie « Al-Hajiyyattes », mais la créer en respectant l’éthique et les finalités supérieurs de l’économie islamique devient à nos jours une priorité essentielle à classer dans la catégorie des « Ad-Daruriyyattes ». 

 

 

L’imam Chatibi affirme que ce sont les versets révélés dans la période mecquoise qui vont établir les objectifs supérieurs et universels du droit islamique. Les versets révélés à Médine ne sont qu’une illustration du sens de ces objectifs.

 

Cette remarque est d’une grande importance, car cela signifie que la pédagogie divine a établi ces objectifs dès les premiers instants de la révélation.*

 

* Chatibi, livre "al mouwafaqate", vol 4, p 368-370.

 

 

Chatibi va rénover les conditions de l’Ijtihad à la lumière de son étude et affirme que le degré de l’Ijtihad est atteint lorsque deux qualités sont présentes* :

 

1-une profonde compréhension des finalités des prescriptions islamiques (maqassid al ahkam).

 

2-une maitrise suffisante des différentes méthodes de déduction et d’extraction (istinbat) fondées sur la connaissance et la compréhension des sources scripturaires (qui viennent selon Chatibi en second degré).

 

Dans son livre « al-mouwafaqat  », l’imam Chatibi stipule que le Prophète (prière et salut sur lui) n’a jamais promulgué une loi sans que la communauté ne soit prête à l’appliquer.

 

C’est dire le dynamisme caractéristique de la jurisprudence islamique qui doit prendre en considération la maturation de la communauté.

 

L’Ijtihad doit donc opérer une double médiation du texte divin et du contexte humain. Chatibi en initiant son travail inductif et déductif à partir des sources scripturaires avait clairement stipulé que les finalités restent au centre de tout effort d’Ijtihad.

 

* Chatibi, livre "al mouwafaqate", chapitre « les conditions de l’ijtihad », vol 4, p 640-679.

 

 

Malheureusement, ces œuvres n’ont pas été exploitées par les savants antérieurs* car le monde islamique sombrait dans la décadence. Il a fallu attendre la fin du 19e siècle pour voir cette théorie ressusciter avec les savants réformistes** tels que Mohamed ’Abdou et notamment avec le Cheikh Tunisien At-Tahir Ibn ’Achour, ainsi qu’avec le grand réformateur marocain ’Allal Al Fassi (m.1973) qui enseignait cette science dans la fameuse université d’Al Qarawiyyine.

 

* Notons que la théorie de l’imam Chatibi a suscité de nombreuses critiques de la part de certains savants de son époque.

** La première édition du livre "al mouwafaqate"  de l’imam Chatibi en 1884 avec le commentaire de trois savants de la prestigieuse université de la Zitouna. Il convient de noter que cette institution a formé de nombreux imams et de nombreux promoteurs d’une renaissance arabo-musulmane. En 1830, les muftis de la mosquée promulguent une fatwa reconnaissant la validité de la théorie héliocentrique de Galilée.

 

 

Vers la maturation …

 

Il convient de noter, à ce stade de notre étude, qu’un ensemble de savants avait remarqué le caractère restreint de la liste des objectifs supérieurs formulés par l’imam Chatibi et ses prédécesseurs. En effet, le nombre et la nature de ces finalités et objectifs doivent être reconsidérés et repensés afin de tenir compte du contexte.* Listons désormais quelques contributions qui méritent une attention particulière.**

 

* On peut citer déjà, et même, au 7e siècle de l’Hégire (époque entre Al Ghazali et Chatibi), l’imam Ibn Taymiyya qui avait observé le caractère insuffisant desdits cinq ou 6 objectifs de la religion. Il avait ajouté aux cinq objectifs supérieurs : le fait d’honorer les contrats, de respecter les droits des voisins, l’amour en Dieu, la sincérité et bien d’autres vertus.

** Pour ne citer qu’eux, car je ne prétends pas que ce sont les seuls savants qui méritent d’être évoqués. D’autres éminents savants continuent d’enrichir cette théorie des maqassid tels que Dr ’Abdallah ben Bayya, Dr Youssef Al Qaradawi, Dr Ahmed Rayssouni et Dr Jamal Eddine ’Attiyyah etc.

 

 

Le Cheikh At-Tahir Ibn ’Achour (1879-1973), rejetant l’idée selon laquelle la porte de l’Ijtihad serait fermée (à la fin du 5e siècle), a prôné le recours à la raison en donnant une place prépondérante à l’esprit et aux visées de la législation. Aussi, son livre, de par sa clarté d’exposé, sa rigoureuse méthodologie et ses analyses pertinentes, constitue l’un des meilleurs écrits dans ce domaine. Ce qui lui a valu légitimement d’être le précurseur moderne à la revivification de ce savoir. L’imam Ibn ’Achour regrettait que la catégorisation classique des objectifs soit très limitée, et qu’elle ne soit pas placée à la tête des sources de la législation islamique (Coran, Sunna, unanimité, qiyas) dès la naissance de la science des fondements du droit et de la jurisprudence (usûl al fiqh) ; ce qui aurait permis de réduire le nombre de divergences.*

 

Dans cette perspective, le Cheikh At-Tahir Ibn ’Achour a rajouté plusieurs objectifs supplémentaires : la liberté, l’égalité ainsi que l’union (al wahda), la sécurité (al amn) et le bien-être de la société (al jamaa).** Il insiste, à l’instar de l’imam Chatibi, sur la finalité de la souplesse et de la modération. « Je suis envoyé pour parfaire le bon comportement » dit le hadith Prophétique.***

 

* Ce fut le premier savant qui a donné une définition canonique aux « maqassid » en notant : « Les maqassid de la charia sont les notions et les sagesses remarquées de la part du Législateur dans toutes les situations de la Loi ou leur majorité. Il y est intégré les points suivants : les caractéristiques de la Loi, ses finalités ultimes, les sens (notions) que toute Loi comprend. » Cheikh At-Tahir Ibn ‘Achour dans son livre "Maqassid Chari’a, p 154.

** Le Cheikh Ibn ’Achour justifie cela par le fait que l’islam insiste sur l’unité de la jamaa (du groupe) dans nombre de références. On peut citer l’exemple du prophète qui a préféré préserver l’unité du groupe en renonçant à son souhait de détruire la Kaaba afin de la rebâtir sur les bases d’Ibrahim et de la doter de deux portes l’une à l’Est et l’autre à l’Ouest. L’obligation de la prière collective, de la prière du vendredi, du jeune du Ramadan, du pèlerinage peuvent corroborer cette synthèse.

*** Dieu dit : « Dieu n’impose à aucune âme une charge supérieure à sa capacité. Elle sera récompensée du bien qu’elle aura fait, punie du mal qu’elle aura fait » (Coran 2/286). Et selon Abu-Horaïra, le Prophète a précisé : « La religion, en principe, est de pratique facile. Que personne ne cherche à être trop rigoureux dans l’observance de la religion sinon il succombera à la tâche. En conséquence restez dans un juste milieu en cherchant à vous rapprocher de la perfection. Ayez bon espoir et appelez à votre aide la prière le matin, le soir et un peu aussi pendant la nuit. » (Rapporté par Al Boukhari)

 

 

Le Dr Abdelmajid Najar, a tenté d’énumérer dans son livre « maqassid Chari’a », toujours en s’inspirant du travail de l’imam Chatibi et l’imam Ibn ’Achour, un ensemble d’objectifs permettant de rendre compte de la voie musulmane, de sa philosophie et de son éthique.

 

Dans son étude des finalités novatrices, on découvre entre autres :

 

- Préserver l’humanité de l’Homme,

 

- Préserver le bien-être de la nature et l’équilibre du système écologique,

 

 

Un autre savant, Cheikh Dr. Taha Jaber Al ’Alwani appelle à la reconsidération fondamentale de tous ces objectifs qui ne conviennent pas aux interrogations des sociétés contemporaines. Pour ce faire, il propose d’établir le corpus des finalités en amont de l’analyse circonstanciée des textes afin de ne pas se perdre dans la littéralité de certains textes ou certains carcans culturels des sociétés anciennes.

 

Selon lui, les finalités ultimes visées par la religion sont de l’ordre de trois : l’Unicité, la spiritualité et la civilisation (citoyenneté/vivre ensemble). Toutes les autres finalités générales et partielles, de moindre niveau doivent décliner de ces trois, plus englobantes, y compris les cinq objectifs élaborés par Chatibi.

 

Le Cheikh Dr. Taha Jaber Al ’Alwani relève que la tendance naturelle des savants par rapport aux règles prescrites (Hukm pl. Ahkam) était d’insister sur les devoirs et les interdictions et non sur les droits et les libertés qu’il préconise, lui, de mettre en avant.*

 

* Dr Jaber Taha Al ’Alwani, Scientific Review of European Council for Fatwa and Research, revue semestrielle N° 4-5 (juin 2004/1425H).

 

 

Quant au Cheikh Abdessalam yassine, il considère que les objectifs supérieurs de la religion sont au nombre de deux : la justice et la spiritualité.* Il insiste, entre autres, sur le principe de la « choura » (qui englobe l’idée du pluralisme et de la concertation) et sur la miséricorde qui est le but ultime de l’envoi des Prophètes.

 

*  [Abdessalam Yassine, dans sons livre Nadarate fi al fiqh wa tarikh, p 53-85, 1ère édition 1989 (Maroc).

 

 

En résumé, la tendance générale s’oriente vers la reconsidération des anciennes catégories déjà établies, car elles continuent d’entretenir des rapports de prééminences de certains objectifs au détriment d’autres qui s’imposent aujourd’hui.

 

 

Conclusion

 

Nous avons donc développé les concepts principaux concernant les finalités de l’islam telles qu’elles ont été étudiées par les premiers théoriciens du droit musulman, et revues par quelques savants contemporains.

 

En définitive, il convient de dire que l’ijtihad moderne ne peut être efficace que s’il est pratiqué dans le respect des visées générales de la législation islamique. Ainsi la fidélité aux objectifs de la religion est une condition première qui doit naturellement orienter les modalités d’extraction des règles à partir des sources scripturaires, évitant ainsi la transposition quasi-mécanique des textes scripturaires dans le registre de la vie.

 

 

« La religion, en principe, est de pratique facile. Que personne ne cherche à être trop rigoureux dans l’observance de la religion, sinon il succombera à la tâche. En conséquence restez dans un juste milieu en cherchant à vous rapprocher de la perfection. Ayez bon espoir et appelez à votre aide la prière le matin, le soir et un peu aussi pendant la nuit. »

- Hadith rapporté par Al Boukhari -

 

 

Source : Oumma.com2e partie

 

Mise en forme par Génération M

 

 

A lire également : Maqâssid ; Maslaha et Mafsada. Ce que la Révélation a l'objectif de faire naître et de protéger en l'homme (par Anas Ahmed Lala, maison-islam.com)

 

 

 

 

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